Comment l’Union soviétique a péri d’un processus déjà dénoncé par Lénine en 1921

Nous reprenons la biographie d’Evguéni Primakov pour comprendre dans quelles circonstances il a basculé, de l’entourage rapproché de Mikhaïl Gorbatchev – porteur de ce sinistre bagage de la contre-révolution qu’annonçaient perestroïka et glasnost -, à une proximité de plus en plus assurée avec les communistes, orphelins de Staline et du soviétisme de plein exercice, mais qui finiraient par se rallier à Vladimir Poutine comme à un signe venu d’un lointain passé désormais plus ou moins impénétrable… qui semblait toutefois leur rappeler quelque chose.

Bref, il n’y avait plus que le KGB.

Faisons le chemin à l’envers, et reprenons, avec Evguéni Primakov, le fil d’une dérive qui devait finir par coûter très cher à l’Union soviétique. Pour lui, elle a d’abord pris une forme anecdotique :
« Ainsi, au début des années 1960, bien avant la perestroïka, le rédacteur en chef de la Pravda – où je travaillais à l’époque –, l’académicien Alexeï Roumiantsev, écrivit un article sur la nécessité de revenir aux principes léninistes. » (Primakov, pages 29-30)

C’est donc sur le nom de Vladimir Ilitch Lénine que le gros mensonge, qui devait finir par se faire appeler perestroïka-glasnost, a été installé comme une plante vénéneuse. Où donc, et à quelle époque de la vie politique du père fondateur de l’Union soviétique, Alexeï Roumiantsev était-il allé pêcher ce à quoi Evguéni Primakov a cru pouvoir accorder crédit alors qu’il était encore bien jeune ?…

L’essentiel de l’article en question tenait en ceci que l’académicien…
« […] y rappelait que, pour pallier l’absence de différents courants au sein du parti communiste, Lénine avait invité la presse officielle à critiquer non seulement les instances locales, mais aussi les organes centraux du PC. » (Primakov, page 30)

Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924)

En réalité, par son article l’académicien sonnait la charge contre la pensée affirmée par Vladimir Ilitch Lénine tout juste au moment où il était contraint d’adopter la NEP (nouvelle politique économique), c’est-à-dire en mars 1921, à l’occasion du Xe Congrès du Parti communiste (bolchevik) de Russie.

Pourquoi devons-nous revenir à ce Lénine-là ?

C’est que, sans nous donner une date très précise, Evguéni Primakov nous renvoie au « début des années 1960 », c’est-à-dire  à la fin du règne de Nikita Khrouchtchev, briseur du soviétisme au nom, selon lui, d’un retour à Lénine… Déjà.

Le tout, rien que pour contrarier la ligne léniniste tenue par Joseph Staline entre ces années 1924-1953 où les promoteurs de la libération du commerce intérieur et extérieur, ainsi que ceux d’une reprise en main du système soviétique par les spécialistes (entendez : l’intelligentsia) avaient décidément trouvé à qui parler…

S’il s’était agi de retourner Vladimir Ilitch Lénine contre la dérive khrouchtchévienne, cela devait-il se faire en livrant à la presse la tâche redoutable de procéder elle-même à la totale remise en cause du Parti, c’est-à-dire des pieds à la tête ?…

En effet, nous apprend Evguéni Primakov
« Roumiantsev affirmait que la Pravda, organe du Comité central du PCUS, avait le droit de critiquer ledit Comité central, voire le Politburo, ce qui, à l’époque, était une dangereuse hérésie. » (Primakov, page 30)

Et qu’aurait-ce été à l’époque d’un Vladimir Ilitch Lénine à qui certaines sirènes s’efforçaient de délivrer un message très semblable ?

C’est ce que nous allons voir maintenant, en reprenant le Rapport d’activité politique du Comité central du PC(b)R qu’il a présenté le 8 mars 1921, devant le Xe Congrès.

Nous arrivons au moment où V. I. Lénine évoque le contexte local dans lequel est survenue la révolte des marins de Cronstadt contre le pouvoir central. Il n’est pas interdit de songer, ici, à la signification politique profonde de la contre-révolution qui devait s’opérer, trente-cinq ans plus tard, entre Joseph Staline et Nikita Khrouchtchev :
« Le pouvoir politique détenu par les bolcheviks est passé à un conglomérat mal défini ou à une association d’éléments disparates, légèrement plus à droite que les bolcheviks, semble-t-il, et peut-être même « plus à gauche », on ne sait, tant l’ensemble des groupements politiques qui ont essayé de prendre le pouvoir à Cronstadt est indéterminé. » (Lénine, O. C., tome 32, Éditions Sociales 1962, page 190)

Voilà ensuite quelque chose qui n’est pas sans rappeler la composante principale de l’époque gorbatchévienne :
« Nous devons considérer attentivement cette contre-révolution petite-bourgeoise qui lance les mots d’ordre de liberté du commerce. » (page 192)

Pourquoi V. I. Lénine s’avance-t-il jusqu’à parler de contre-révolution ? C’est la question qu’il traite, dès le lendemain 9 mars 1921, dans sa Conclusion sur le rapport d’activité, en s’adressant directement à la fraction en cours de constitution :
« Vous êtes venus au congrès du parti avec la brochure de la camarade Kollontaï, avec une brochure portant l’inscription : « opposition ouvrière » ! » (page 204)

Cet affichage est sans ambiguïté. D’où la colère qui saisit l’orateur :
« Vous ne comprenez pas la responsabilité que vous assumez, ni comment vous violez l’unité ! Au nom de quoi ? Nous vous interrogerons, nous vous ferons passer ici un examen. » (page 204)

Pour sa part, dans les années 1960, Roumiantsev ne propose pas une confrontation portant sur des arguments. Il veut offrir à la Pravda « le droit de critiquer ledit Comité central, voire le Politburo », c’est-à-dire le sommet de l’État soviétique… À quel titre ?

Et il y tient, puisque Evguéni Primakov a pu écrire :
« Un adjoint de Mikhaïl Souslov, responsable de l’idéologie au Politburo, se rendit chez Roumiantsev pour lui proposer d’amputer l’article de sa thèse principale. Roumiantsev refusa tout net et renonça à la publication. » (Primakov, page 30)

Mais, avant de regarder de plus près les sous-entendus de cette manœuvre, revenons à Lénine qui lit, devant le Congrès, l’une des thèses fondamentales de l’« opposition ouvrière » :
« L’organisation de la gestion de l’économie nationale appartient au congrès des producteurs de Russie groupés en syndicats de production qui élisent un organisme central dirigeant l’ensemble de l’économie nationale. » (O.C., page 207)

Ce qui nous fait revenir à la démocratie représentative…

Et voici le commentaire que Lénine en donne :
« Ces thèses de l’« opposition ouvrière » rompent en visière avec la résolution du IIe Congrès de l’Internationale Communiste sur le rôle du parti communiste et l’exercice de la dictature du prolétariat. » (O.C., page 207)  

Tournons-nous, alors, vers ce que Evguéni Primakov a vécu trente-cinq ans plus tard, où tout à coup la référence à Lénine se trouve changée en son contraire par le même académicien :
« Des voix de plus en plus nombreuses s’élevaient pour dénoncer les dogmes du marxisme-léninisme qui ne correspondaient pas à la réalité. Roumiantsev publia deux grands articles qui firent sensation : renonçant au schéma selon lequel le prolétariat occupait une place centrale dans la société, il y démontrait le rôle véritable de l’intelligentsia. » (Primakov, page 30)

Rien qu’un petit amendement ?

Sur ce point également, nous avons la réponse de Lénine (9 mars 1921) :
« Si j’ai souligné le danger de Cronstadt, c’est qu’on n’y revendique, semble-t-il, qu’un tout petit décalage : « Que les bolcheviks partent », « nous amenderons légèrement le pouvoir », voilà ce qu’on veut à Cronstadt. » (O.C., page 213) 

Si, de 1985 à 1991, la perestroïka (restructuration) a rétabli la liberté du commerce, la glasnost (transparence) a libéré la parole de l’intelligentsia… et l’Union soviétique a implosé.

Tandis qu’Evguéni Primakov, qui avait eu à connaître tout cela de très près, a immédiatement expérimenté un effet boomerang auquel il ne s’attendait pas le moins du monde…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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